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La philosophie de l’arrière-grand-mère

 

J’étais partie pour une longue interview : un litre de thé, les petits gâteaux, une place à l’ombre du sapin. Il y a une heure qu’elle a appelé pour prendre des nouvelles. Oui, c’est une de ces vieilles dames qui ne se cachent pas derrière un maladroit « ça n’est pas à moi de téléphoner ». Elle veut des nouvelles, elle décroche son téléphone !

 

Je lui raconte que je suis à relire un portrait de mon voisin. Les lutins de La Pie veulent des portraits des gens du coin. Je lui raconte mon envie de laisser une trace de ce vieil homme, qu’il ne disparaisse pas tout à fait de la mémoire collective.

Ça peut aussi être des interviews, qu’ils disent les Lutins...

Je démarre l’enregistrement.

 

Nicole Monique est une vieille dame aux cheveux blancs et au sourire lumineux. La vieille, la sage, celle qui a vécu, celle qui est là, posée, entière, enracinée. Présente à ce qui est. Nous avons fait une longue route ensemble, si longue et parfois sinueuse que nous n’avons plus besoin de salamalecs pour aller dans l’intime. Nous y sommes depuis tant de temps.

 

Le thé est servi. Elle regarde le jardin. Elle s’émerveille des couleurs du printemps. Avec tous les printemps qu’elle a traversé, elle aurait pu choisir l’option « blasée » ... « Et ce lilas, regardez les couleurs qu’il va offrir ! » Puis elle me donne des nouvelles des enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Elle parle de sa descendance avec une fierté gourmande, avec des mots débordants d’amour.

 

C’est quoi être grand-mère ?

 

C’est être enfin disponible pour des âmes qui attendent tout de la vie, qui ont des étincelles dans le regard. C’est merveilleux de pouvoir être vue dans les prunelles d’un enfant. Quel cadeau que ce regard plein d’amour inconditionnel. C’est le plus beau métier du monde !

 

Ça fait une différence d’être grand-mère ou arrière-grand-mère ?

Oh ça n’a rien à voir ! Grand-mère, on a du temps. On a encore beaucoup de temps avant la mort. Alors qu’arrière-grand-mère, on est tout près de quitter cette terre et, là, ça fait une différence inouïe parce qu’on va directement à l’essentiel.

 

L’essentiel, c’est quoi ?

Ça donne quelque chose comme : « Moi, je suis ton arrière-grand-mère et je t’aime de toute mon âme et je me rappellerai de toi toute ma vie. » En fait il n’y a que cela qui compte : je t’aime. Nous nous aimons de cet amour sans condition. Tu viens me dire que tu aimes mes cheveux, que mes dents sont cassées parce que je suis vieille ; alors tu prends ma main et je me laisse guider par les sentiers. Il n’y a rien de plus beau cadeau !

 

 

Je n’ai plus envie de poser plus de question. Tout est là !

Se laisser emporter par la main du tout petit.

Accepter de se laisser prendre et guider sur le chemin de la vie.

 

Paru dans

La Pie, Canard du Périgord

(Mai 2021)


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